La première interview ne pouvait être que celle de Mr Bernard De Vos (B.D.), directeur de notre AMO (service d’Aide en Milieu Ouvert) « SOS-Jeunes / Quartier Libre ». Il nous donne sa vision de la fugue et de l’image des jeunes ; une vision mise en parallèle avec l’actualité sociale et politique.
Site Fugue : Bonjour Bernard De Vos.
Si on lit la biographie au dos de votre livre, on apprend que vous êtes, entre autres, éducateur, islamologue de formation et directeur de l’AMO « SOS-Jeunes / Quartier Libre ». Comment souhaiteriez-vous vous présenter à nos internautes ?
B. D. : Comme vous venez de le faire, c’est parfait… Toutefois, j’ai toujours une petite prédilection sur le fait d’être éducateur. C’est ma formation initiale et c’est celle qui me semble la plus importante dans mon parcours professionnel. Pour le reste, il est vrai que je suis fort investi, depuis longtemps, dans des problématiques jeunesse. Mon intérêt ne se limite pas à ma profession. C’est mon gagne pain mais c’est aussi un intérêt fondamental pour des questions de société.
Site Fugue : Dans le cadre de votre activité professionnelle, vous avez réagi, dans le journal « Droits des jeunes », sur certains propos qui associent la fugue au délit. Quelle est votre position ?
B. D. : C’est évidemment dramatique. Cet article avait été écrit suite à une recherche de « Child Focus » (centre européen des enfants disparus et sexuellement abusés) dans laquelle on avait l’impression qu’il fallait absolument mettre une pression judiciaire sur les jeunes fugueurs. Ce qui est, à mon avis, une fausse route. La fugue ne doit pas être encouragée, car elle peut mettre le jeune en contact avec des personnes mal intentionnées ou le mettre sur la voie d’une petite délinquance de survie. Mais, à côté de cela, le fugue à une mission de soupape au niveau de la famille. Elle permet au jeune d’exprimer un problème, de façon très physique. Faire passer l’idée que la fugue est un délit n’empêchera pas certains jeunes de fuguer. Cela risque, a contrario, de les dissuader de s’adresser à une personne ou à une institution ressource. Les parents, quant à eux, risquent d’être plus enclins à prendre de façon beaucoup plus dramatique une manifestation d’une difficulté du jeune.
Il me semble qu’il ne faut pas dramatiser et certainement pas « judiciariser » un comportement somme tout banal chez les adolescents et les adolescentes.
Site Fugue : En tant que directeur d’une AMO, quels seraient les conseils que vous donneriez à des jeunes qui ont fugué ou pensent fuguer ?
B. D. : Je dirais, de façon un peu provocatrice : « s’ils pensent fuguer, s’ils estiment que c’est ça la solution, qu’ils fuguent ». Il y a certainement d’autres moyens de le manifester mais si le jeune n’arrive pas à exprimer ce qu’il veut, il ne faut pas que celui-ci reste avec son malaise. Néanmoins, je reconnais que fuguer n’est pas sans risque. Je pense qu’une fugue est parfois l’occasion d’une remise en ordre de petits désordres familiaux qui s’accumulent et qui deviennent insupportables pour toute la famille. Cela peut être le révélateur qui permet à chacun de se repositionner au sein de la famille.
Site Fugue : Justement, l’actualité est assez riche au niveau des fugues, disparitions ou encore de délinquance. Quel est, selon vous, l’impact de l’actualité sur la perception de la problématique des jeunes et notamment de la fugue ?
B. D. : Je n’arrête pas de dire que l’amalgame qui est fait entre jeunes, délinquants, fugueurs etc. est dramatique. Je pense qu’il y a deux réalités : Il y a LA réalité et il y a la réalité de la réalité comme disait Watzlawick (psychosociologue américain). Cette réalité est une réalité interprétée, notamment par les media. Je suis frappé de l’importance qu’ont les media aujourd’hui. Par exemple, pour l’affaire du jeune Mariusz qui a assisté à un match de football, ce qui s’est passé en réalité est relativement anodin. C’est l’information (sur la sortie de ce jeune et sur sa présence au match) et l’interprétation qui en a été faite, qui font qu’aujourd’hui c’est une affaire importante. Et donc, cela donne, de nouveau, une image déplorable de la jeunesse. On en arrive à avoir un public qui souhaiterait plus de sanctions, notamment par rapport à la fugue. L’idée de « judiciariser » la fugue vient de cette mouvance plus sécuritaire aussi.
Site Fugue : A ce propos, certains média parlent actuellement de « politique sécuritaire », quel est votre avis par rapport à ça ?
B. D. : On est en plein dans le sécuritaire, la crainte et l’angoisse de la jeunesse. Alors que la jeunesse a toujours été considérée comme étant le moteur de l’amélioration d’une société, aujourd’hui, on considère la jeunesse de plus en plus comme étant un vecteur d’insécurité, de mal-être social, d’agressivité et de violence. Cependant, si on analyse les choses sur un laps de temps relativement long, il me semble que la jeunesse n’a jamais été aussi productive, aussi positive que la période que l’on connaît actuellement. Il est vrai que durant les « Golden sixties » les choses étaient beaucoup plus brillantes, mais la jeunesse est souvent aussi à l’image de la société. La société actuelle est en question, les jeunes le sont aussi, ni plus ni moins que les adultes. Toutefois, le fait qu’ils soient « en vacances » (pas de fonction sociale particulière) a pour conséquence que leurs agissements sont plus visibles, qu’ils sont plus présents.
Site Fugue : Quelles influences pourraient avoir cette politique sur la fugue ?
B. D. : Elle pourrait, entre autres, dramatiser encore un contexte qui est déjà suffisamment difficile à vivre pour les familles et les jeunes qui partent de leur milieu familial. Je pense que « judiciariser », donner une connotation socialement dramatique à des agissements qui sont (comme je le disais tout à l’heure) relativement courants à l’adolescence, est le pire que l’on puisse faire. Il ne faut ni banaliser ni dramatiser. Or, on est fort dans la dramatisation.
Site Fugue : C’est de la notion de confiance dont vous parlez ?)
B.D. : Oui, tout à fait. Dans ce contexte politique, comment un jeune fugueur pousserait-il la porte d’un service social, sans savoir si ce service ne va pas le ramener « manu militari » devant une juridiction de la jeunesse ou au commissariat de police ?
Site Fugue : Dans votre livre, « Les apaches des parkings » (paru en 1999), vous parlez de l’image que la société a des jeunes. D’après vous, qu’en est-il actuellement ?
B. D. : Elle est pire qu’en 1999 et je ne vois pas de prise de conscience. J’ai rarement dit que les media font l’actualité, car ils sont sensés la refléter. Mais j’ai l’impression que, notamment en matière de jeunesse, les media font l’opinion publique. Je n’ai jamais senti ça de façon aussi flagrante que ces derniers temps. Les derniers événements (évasions, affaire du jeune Mariuz au stade de football, …) ressemblent beaucoup à un montage médiatique pur et simple qui consiste à faire peur. On se demande quel est l’intérêt des media de vouloir faire peur ; si ce n’est pour réclamer encore plus de méthodologie sécuritaire, pour légitimer le retour à la sanction, à la force, à la présence policière etc. Je me pose vraiment des questions. Je trouve ça très inquiétant. Lorsqu’on parle des jeunes dans les media, c’est plus pour mettre en avant leurs éventuels égarements, leur délinquance, leur déviance que pour montrer leur apport constructif société.
Site Fugue : Comment avez-vous vu évoluer la perception de la fugue depuis que vous êtes le directeur de « SOS-Jeunes /Quartier Libre » ?
B. D. : Moi, je pense qu’on en parle de nouveau. Entre il y a 10-15 ans et maintenant, on reparle plus de la fugue. On en a parlé tout un temps et après on a oublié tout ça. On l’a oubliée parce qu’on a été plus pris par des questions de disparitions inquiétantes. Or, la limite entre la fugue et la disparition inquiétante est très ténue. D’ailleurs, dans la majorité des disparitions inquiétantes, on pense d’abord à une fugue. Une fois qu’on a éliminé cette hypothèse ou qu’on a tenté de l’éliminé, on se dit c’est une disparition inquiétante. Si on se dit que la jeune ou le jeune est en fugue, ce n’est pas une disparition inquiétante. C’est inquiétant au niveau des parents, mais ce n’est pas inquiétant au niveau « policier » du terme. Je pense vraiment que maintenant qu’on est sorti un peu de cette affaire Dutroux et de ces fantasmes de réseaux, de pédophilie, on commence à se rendre compte que, indépendamment des disparitions inquiétantes, il y a beaucoup de fugues, malgré tout. Il y en a peut-être de plus en plus, parce que le climat de confiance entre le monde des jeunes et le monde des adultes est délétère, et ne s’est pas amélioré en 15 ans. Ceci dit, peut-être que l’on redonne à la fugue un coup de projecteur plus important (On y est, notamment, attentif parce qu’on sait que c’est parfois, effectivement, le tout début de la disparition inquiétante). Donc, en réalité, je ne suis pas certain qu’il y ait plus de situation de fugue qu’avant. Sans doute qu’on y est plus attentif qu’il y a quelques années.
Et par rapport à cette prise en charge des fugueurs, je disais tout à l’heure qu’effectivement c’était cet aspect pénalisant, « judiciarisant », qui est de plus en plus prégnant, de plus en plus présent.
(Site Fugue : C’est pourtant le système qui a été rejeté dans les années 60, justement.) Parfaitement. C’est toujours le retour du balancier de l’histoire.
Site Fugue : Merci Bernard De Vos